अहिंसाahiṃsā · non-nuisance
Ahiṃsā, la non-nuisance
5 min de lecture · Mis à jour le 18 octobre 2026 · sources vérifiées le 18 octobre 2026
En bref
Ahiṃsā signifie ne pas nuire : a- (non) et hiṃsā (blessure, volonté de nuire). C’est le premier des cinq yamas des Yoga Sutras (2.30) ; Vyāsa la définit comme le fait de ne nuire à aucun être, d’aucune manière, en aucun temps, et en fait la racine de tous les autres. Patañjali dit que l’hostilité tombe auprès de qui s’y est établi (2.35). Gandhi en a fait une méthode.
Le mot
अहिंसा (ahiṃsā) est la négation de hiṃsā, la blessure, le tort fait à autrui. Le dictionnaire de Monier-Williams précise que la hiṃsā serait « de trois sortes » : mentale, comme la rancune ; verbale, comme l’injure ; physique, comme les actes de violence. L’ahiṃsā couvre les trois. Le français « non-violence » est proche, mais le sanskrit va plus loin : c’est l’absence même de la volonté de nuire.
Le mot est ancien. La Chāndogya Upaniṣad le range déjà parmi les qualités d’une vie comprise comme un sacrifice : atha yat tapo dānam ārjavam ahiṃsā satyavacanam iti tā asya dakṣiṇāḥ, « l’ascèse, le don, la droiture, la non-nuisance, la parole vraie : voilà ses honoraires aux prêtres » (3.17.4, notre traduction). Le Mahābhārata en donne la formule célèbre :
ahiṃsā paramo dharmaḥ sarvaprāṇabhṛtāṃ smṛtaḥ
Ne nuire à aucun être vivant est tenu pour le devoir suprême.
Le premier yama des Yoga Sutras
Patañjali la place en tête des cinq abstentions (2.30), et Vyāsa explique pourquoi :
tatrāhiṃsā sarvathā sarvadā sarvabhūtānām anabhidrohaḥ
Parmi elles, la non-nuisance consiste à ne nuire à aucun être, d’aucune manière, en aucun temps.
Il ajoute que les yamas et niyamas qui suivent « ont en elle leur racine » et sont enseignés pour la rendre parfaite. La vérité, par exemple, se définit par l’ahiṃsā : une parole exacte mais faite pour blesser n’est pas la vérité. La page yamas et niyamas les présente tous les dix.
Deux autres sutras donnent sa profondeur à l’ahiṃsā. En 2.31, les yamas deviennent un « grand vœu » quand ils ne sont limités ni par l’espèce, ni par le lieu, ni par le moment, ni par les circonstances ; l’exemple de Vyāsa est le pêcheur dont la non-nuisance s’arrête aux poissons. En 2.34, la violence compte qu’on la commette, la fasse commettre ou l’approuve, qu’elle naisse de l’avidité, de la colère ou de l’égarement. L’exemple de violence par avidité que donne Vyāsa : tuer « pour la viande ou la peau ».
Ce que promet Patañjali (2.35)
अहिंसाप्रतिष्ठायां तत्संनिधौ वैरत्यागः ॥
ahiṃsā-pratiṣṭhāyāṃ tat-saṃnidhau vaira-tyāgaḥ ||
Quand la non-nuisance est bien établie, l’hostilité est abandonnée en présence de cette personne.
La glose de Vyāsa tient en trois mots : sarvaprāṇināṃ bhavati, « cela vaut pour tous les êtres vivants ». On peut la lire à la lettre, ou comme la description d’une chose qu’on observe à petite échelle : une personne sans volonté de nuire désarme souvent l’agressivité autour d’elle.
Dans la Bhagavad Gita
La Gita nomme l’ahiṃsā trois fois dans ses listes de qualités : parmi les dispositions qui viennent de Kṛṣṇa (10.5), parmi les marques de la vraie connaissance (13.7) et dans la liste de la « nature divine » (16.1-3), où elle ouvre la deuxième strophe :
अहिंसा सत्यमक्रोधस्त्यागः शान्तिरपैशुनम् । दया भूतेष्वलोलुप्त्वं मार्दवं ह्रीरचापलम् ॥
ahiṃsā satyam akrodhas tyāgaḥ śāntir apaiśunam | dayā bhūteṣv aloluptvaṃ mārdavaṃ hrīr acāpalam ||
Non-nuisance, vérité, absence de colère, renoncement, paix, absence de médisance, compassion pour les êtres, absence d’avidité, douceur, pudeur, constance.
En 17.14, elle fait partie de « l’ascèse du corps », avec la pureté, la droiture et la continence. La Gita est aussi un dialogue sur un champ de bataille, et la manière dont son appel à agir s’accorde avec l’ahiṃsā est une question que ses lecteurs n’ont jamais cessé de se poser.
Chez les jaïns
Pour les jaïns, la non-nuisance est le premier des cinq grands vœux (mahāvrata, le même mot que chez Patañjali en 2.31), et elle s’étend aux plus petits êtres vivants. L'Ācārāṅga Sūtra, l’une des plus anciennes écritures jaïnes, l’énonce ainsi dans la traduction anglaise de Hermann Jacobi (Sacred Books of the East, vol. 22, 1884) :
Dans les textes
« Aucune créature qui respire, existe, vit et sent ne doit être tuée, ni traitée avec violence, ni maltraitée, ni tourmentée, ni chassée. » Ācārāṅga Sūtra, livre I, leçon 4, section 1 (d’après la traduction de Jacobi, 1884 ; notre traduction française)
Le premier grand vœu des moines de Mahāvīra, dans le même livre (II, 15), renonce à « tout meurtre d’êtres vivants, subtils ou grossiers, mobiles ou immobiles », qu’on tue soi-même, qu’on fasse tuer ou qu’on y consente : la triple distinction qu’emploie Patañjali en 2.34. Monier-Williams voit dans l’ahiṃsā « l’une des vertus cardinales de la plupart des courants hindous, mais surtout des bouddhistes et des jaïns ».
Gandhi : l’ahiṃsā comme méthode
En 1930, emprisonné à Yeravda, Gandhi écrivit chaque semaine à son ashram, le Satyagraha Ashram, une lettre sur l’une de ses observances ; elles parurent en anglais en 1932 sous le titre From Yeravda Mandir. Son chapitre sur l’ahiṃsā l’élargit bien au-delà du fait de ne pas tuer :
Dans les textes
« Ne faire de mal à aucun être vivant fait sans doute partie de l’ahimsa. Mais c’en est l’expression la plus faible. Le principe de l’ahimsa est blessé par toute pensée mauvaise, par la précipitation indue, par le mensonge, par la haine, par le fait de souhaiter du mal à qui que ce soit. » M. K. Gandhi, From Yeravda Mandir, « Ahimsa or Love » (1932, notre traduction)
Vers la fin, le même chapitre donne cette formule : « L’ahimsa est le moyen ; la Vérité est la fin. » Les Nations unies ont fait de son jour de naissance, le 2 octobre, la Journée internationale de la non-violence (résolution 61/271 de 2007).
Ahiṃsā et alimentation
Patañjali ne dit rien de la nourriture. Les traditions qui l’entourent en parlent : l’éthique jaïne étend la non-nuisance à toute créature, et deux des ashrams dont nous citons les règles sur la page la vie en ashram, Parmarth Niketan et la Bihar School of Yoga, annoncent une nourriture uniquement végétarienne. La Haṭha Yoga Pradīpikā range aussi le poisson et la viande parmi les aliments contraires à la pratique (1.61 dans le texte de GRETIL), mais au nom de ce qui convient au yogi plutôt qu’au nom de l’ahiṃsā. Si vous faites un autre choix, le principe pose encore une question à chaque repas : quel tort cela cause-t-il, et est-ce nécessaire ? La page sur l'alimentation sattvique examine la nourriture du yogi dans les textes.
Une pratique de l’ahiṃsā
- Sur le tapis. Arrêtez-vous un souffle avant l’effort forcé. Une douleur vive, brûlante ou dans une articulation est un signal pour sortir de la posture, pas pour insister. L’ahiṃsā commence par votre propre corps.
- Dans la parole. Avant une phrase dure, le critère de Vyāsa : est-ce vrai, et est-ce pour le bien de quelqu’un ? Sinon, attendez.
- Dans la pensée. Quand vous vous surprenez à souhaiter du mal à quelqu’un, notez-le sans vous juger, puis formulez pour cette personne une phrase de bienveillance. C’est le pratipakṣa-bhāvana de Patañjali (2.33), cultiver le contraire.
- Dans la consommation. Choisissez chaque semaine une habitude à regarder sous l’angle du tort qu’elle cause : nourriture, vêtements, déplacements, mots en ligne.
- Le soir. Une ligne dans un carnet : où ai-je nui aujourd’hui, même un peu, et où me suis-je retenu ?
L’ahiṃsā va de pair avec la sevā, le service désintéressé : s’abstenir de nuire et faire activement le bien sont les deux mains d’une même éthique.
Les questions qu’on se pose
Qu’est-ce que l’ahimsa ?
La non-nuisance. Le sanskrit a-hiṃsā nie hiṃsā, la blessure, le tort, que le dictionnaire de Monier-Williams dit mental, verbal ou physique. C’est plus large que « non-violence » : chez Vyāsa, cela vaut pour tout être, de toute manière et en tout temps.
Comment prononcer ahimsa ?
« a-hime-sâ », avec un i nasalisé et un â final long. En translittération on écrit ahiṃsā ; le point sous le m signale la nasale (anusvāra). Le h se prononce, légèrement soufflé.
D’où vient l’ahimsa ?
Le mot apparaît déjà dans la Chāndogya Upaniṣad (3.17.4), parmi les « dons » d’une vie vécue comme un sacrifice. Il est devenu une vertu cardinale chez les jaïns, les bouddhistes et les hindous, le premier yama de Patañjali et, avec Gandhi, une méthode d’action politique.
L’ahimsa oblige-t-elle à être végétarien ?
Patañjali ne parle pas de nourriture. Son commentateur Vyāsa cite le fait de tuer « pour la viande ou la peau » comme exemple de violence née de l’avidité, et les traditions jaïnes et beaucoup de traditions hindoues en tirent une alimentation végétarienne. Le choix vous appartient ; le principe vous demande de regarder le tort que causent vos choix.
Quand a lieu la journée de la non-violence ?
Les Nations unies célèbrent la Journée internationale de la non-violence le 2 octobre, jour de naissance de Gandhi, en vertu de la résolution 61/271 de l’Assemblée générale du 15 juin 2007.
Sources
- Patañjali, Yogasūtra avec le Yogabhāṣya de Vyāsa, texte sanskrit (GRETIL, université de Göttingen) vérifiée le 18 octobre 2026
- Chāndogya Upaniṣad avec le commentaire de Śaṅkara, texte sanskrit (GRETIL) vérifiée le 18 octobre 2026
- Mahābhārata, Ādiparvan, édition critique (BORI), texte sanskrit (GRETIL) vérifiée le 18 octobre 2026
- Bhagavadgītā, édition critique (BORI), texte sanskrit (GRETIL) vérifiée le 18 octobre 2026
- Svātmārāma, Haṭhayogapradīpikā, texte sanskrit (GRETIL), strophe 1.61 vérifiée le 18 octobre 2026
- Monier-Williams, Sanskrit-English Dictionary (1899), entrées ahiṃsā et hiṃsā, Cologne Digital Sanskrit Dictionaries vérifiée le 18 octobre 2026
- Jaina Sūtras, partie I (Ācārāṅga Sūtra), traduction anglaise de Hermann Jacobi, Sacred Books of the East 22 (Oxford, 1884), réimpression, Internet Archive vérifiée le 18 octobre 2026
- M. K. Gandhi, From Yeravda Mandir, chapitre « Ahimsa or Love » (lettres de 1930, édition anglaise de 1932), mkgandhi.org vérifiée le 18 octobre 2026
- Journée internationale de la non-violence, 2 octobre — Nations unies vérifiée le 18 octobre 2026